ELOGE DU CANAPE
Fred Darevil
Il est là devant vous posé sur la petite table du salon. Vous l’avez attendu de trop nombreux jours, fiévreux et impatient. Vous saviez qu’il ne pouvait apparaitre dans votre boite aux lettres dès le lendemain de votre commande mais une force irrésistible vous a poussé à vérifier quand même. Chaque matin vous avez ouvert fébrilement la petite porte derrière laquelle le meilleur côtoie quotidiennement le pire. Espérant que par magie vous trouveriez le colis tant attendu occupant fièrement tout l’espace de la boite bien avant sa date de réception prévue. L’inévitable déception renforçant paradoxalement le plaisir un peu masochiste de l’attente.
On se sent toujours un peu penaud d’avoir cru à l’impossible. Mais après tout… si être magicien c’est renoncer à croire au moins un peu à la magie parce que l’on en étudie la mécanique alors que reste-t-il à aimer vraiment dans cet art ? Est-il réellement satisfaisant de le réduire à un simple exercice de la pensée ? A une tromperie astucieuse mais innocente qu’il faut s’empresser de présenter comme telle pour ne surtout pas risquer de laisser croire que la magie pourrait exister « pour de vrai » ? Sommes-nous obligés de renoncer à ce désir profond de croire qui s’affronte en nous à l’exigence de rationalité imposée par le règne sans partage de la Scientocratie occidentale ? La magie ne saurait-elle y être tolérée qu’au prix d’un renoncement à un aspect pourtant très humain de notre psyché ? Devons-nous faire acte de contrition quand nous nous laissons aller à espérer ce qui n’a aucune chance de se produire ? Comme lorsque nous sentons nos battements de cœur s’accélérer devant la boite aux lettres sachant pourtant par avance que nous serons déçus… Faut-il porter le masque de la raison en public afin d’éviter la suspicion de déraison et s’empresser de l’ôter en privé pour se donner la liberté de croire ce que l’on veut quand on est seul ?
Revenons à votre petite table de salon. Le colis s’y trouve enfin ! A force de l’avoir imaginé posé là vous avez fini par réussir à le faire apparaitre ! Après qu’il ait quand même un peu voyagé par des moyens ordinaires… si l’on admet qu’il soit ordinaire de voler pour une boite en carton. Tant de choses nous paraissent banales quand on a cessé d’y voir du merveilleux. Que verrait un observateur dissimulé dans votre salon derrière la plante grimpante ou le meuble TV ? Puisque mon propos est de faire l’éloge du canapé nous allons imaginer que notre sympathique espion, dont j’endosse volontiers le rôle pour les besoins de cet article, vous voit confortablement installé sur un canapé. Je vous rassure tout de suite : je vois également le colis ! Vous n’avez pas complètement laissé votre désir de croire prendre le contrôle de votre raison ! Ce qui me réjouis d’abord et surtout c’est l’expression de votre visage. J’y perçois un mélange d’impatience, de frustration évanescente et d’excitation joyeuse. Je suis heureux pour le créateur ou l’auteur qui est à l’origine de ce que je lis sur votre visage même si ce n’est pas moi. Mais… je crois déceler également de l’appréhension dans votre expression. De la peur d’être déçu, d’avoir été trompé par une publicité trop prometteuse. Cela vous est déjà arrivé. Trop souvent. Pourtant vous n’avez pas renoncé à trouver la perle rare, celle qui s’approchera le plus de la vraie magie. Celle qui fera briller les yeux de votre public et vous donnera le statut de Magicien avec un M majuscule !
Le cutter en main, prêt à libérer de son emballage protecteur les miracles que vous avez fait venir de si loin… vous hésitez. Fébrile, le cœur battant et la lame suspendue à quelques centimètres seulement du paquet tant désiré… vous cédez finalement à l’impatience et attaquez furieusement ce maudit objet de frustration que vous avez cru perdu tant il tardait à venir prendre sa place devant vous. Tel Indiana Jones bravant les pièges du temple maudit vous vous frayez un chemin au travers du scotch, du plastique d’emballage, du carton et des bubbles que vous aurez plaisir à éclater une à une plus tard pour agacer votre femme et amuser vos enfants. Votre femme qui… à cet instant précis alors que vous commencez tout juste à apercevoir les premières formes et couleurs de vos précieux artéfacts magiques, votre femme donc vous demande d’un ton impérieux de descendre les poubelles ! Je plaisante. Vous êtes trop malins et expérimentés pour vous faire avoir comme un débutant. Non ?.. Bon alors descendez les poubelles et revenez vite mettre fin à cette attente intolérable ! Déjà ? Ç’est plaisant à voir. Je vous rappelle que je suis toujours dissimulé dans un coin inconfortable de votre salon et que j’ai moi aussi hâte de savoir si vous allez être satisfait de votre commande. J’ai un article à écrire et je ne suis pas sûr que les lecteurs soient intéressés par le récit de vos péripéties ménagères.
J’ai de la chance. Ce que je vois maintenant entre vos mains et votre sourire radieux me rassurent. Vous n’avez peut-être pas encore trouvé le Graal mais je suis convaincu que vous allez passer de bons moments à découvrir de nouveaux secrets qui vous feront avancer dans l’apprentissage de la magie. Ou pas. Car une question reste à poser : êtes-vous un vrai Magicien de Canapé ? Je le dis sans ironie, ce statut très respectable se mérite !
L’authentique Magicien de Canapé aime son canapé… ce qui semble aller de soi. Il est attaché aussi à son rituel qui ne saurait se dispenser de ce confortable accessoire d’intérieur bien pratique pour s’asseoir ainsi que de son inséparable complice : la petite table de salon. C’est aussi dans cet espace sacré qu’il découvre bien souvent les secrets de son art. Parfois en compagnie de confrères pour visionner un DVD ou se montrer les nouveautés reçues récemment. Il est bien connu que le Magicien de Canapé ne cherche pas avant tout à atteindre la perfection du geste ou la mise en scène irréprochable. Ce qu’il aime d’abord c’est nourrir et satisfaire sa curiosité par la découverte de nouveaux secrets. Il aime aussi partager avec son entourage le résultat de ses trouvailles. On lui pardonne ses imperfections parce que son enthousiasme nous émeut et même si l’on sent bien que la magie en souffre un peu elle lui est reconnaissante de l’aimer autant. On aurait tort il me semble d’entretenir une vision aristocratique de la magie dans laquelle il y aurait au bas de l’échelle le magicien de canapé et au sommet celui qui occupe majestueusement la Scène. Comme l’a écrit un jour Jeff Mc Bride : la maison de la magie est grande et tous les archétypes du magicien y ont leur place. Du trickster, ce faiseur de trucs dont Eugene Burger a dit qu’il donnait avant tout à voir les aventures de l’accessoire dans ses mains, au shaman investit de pouvoirs qu’il croit réels. Plus qu’une hiérarchie j’y vois une diversité. Chacune et chacun y apportant un peu de sa personnalité et de sa passion. Aux magiciens et mentalistes amateurs ou professionnels un peu désabusés et désenchantés je recommande la précieuse coutume par laquelle nous avons tous commencé et dont les Magiciens de Canapé sont les gardiens dévoués : posez votre cul sur un coussin qui en a vu beaucoup, les neufs sont prétentieux et n’ont rien à raconter, ouvrez un colis contenant ce que des auteurs ont pris le temps de créer pour vous et partagez vos trouvailles avec vos potes !
C’est avec tendresse que je repense à mes premiers pas en magie. A ces heures passées à consulter les merveilleux catalogues illustrés de Magix qui nous promettaient tant de miracles dont parfois nous pensions presque comprendre les secrets en lisant leur description. Pas assez cependant pour nous exempter de les commander. J’entretiens en moi autant que possible un peu de ce respectable rôle de Magicien de Canapé qui contribue le mieux à maintenir l’excitation des premières découvertes dont nous avons tous la nostalgie. Merci à vous qui êtes les plus grands supporters des auteurs et créateurs. Que votre canapé vous supporte encore longtemps et que votre enthousiasme se perpétue et se transmette aux générations futures.
J’en connais plus d’un que j’aimerais sans tarder élever au rang de Mage Chevalier de l’ordre du Canapé ! Ils se reconnaitront.
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Paru dans la revue MAGICUS de mai/juin 2022 – N°235