LA STRATEGIE DU FRIGO
ou l’art d’accommoder les restes.
par Fred Darevil
BRZZZ… BRZZZ…
L’interphone sonne deux fois. Tiens… mais qui cela peut-il bien être ? Je décroche avec l’espoir fugace qu’il ne s’agit que de cet emmerdeur de voisin qui a encore oublié son pass en sortant son affreux cabot pour sa pissette du soir sur nos pneus. Bien sûr je sais déjà que c’est autre chose. Autre chose que j’ai oublié mais que j’ai sûrement aperçu du coin de l’œil inscrit sur le calendrier des pompiers à la date d’aujourd’hui. « Coucou c’est nous ! ». Et merde. Comment ai-je pu oublier ? Ma belle-sœur et son ogre. Et je n’ai pas fait les courses. Par chance nous habitons au quatrième sans ascenseur ce qui me laisse juste le temps de foncer dans la cuisine, d’ouvrir le frigo à toute volée et d’y trouver en moins de deux minutes de quoi nourrir dignement une fan de top-chef et un descendant de Gargantua. Il va falloir accommoder les restes ! Heureusement, j’adore ça…
Avant d’aller plus loin je dois vous parler de mon tonton Jean-Paul. Et là je viens de perdre environ 50% de ceux qui avaient résisté à l’envie de tourner la page avant de finir le paragraphe précédent. Merci à celles et ceux qui restent. Ils ont raison nous allons aborder des choses passionnantes. Mon tonton Jean-Paul m’a appris à son insu une chose très importante : il ne faut rien jeter parce que… cela peut servir un jour ! Au désespoir de ma tante. Et pourtant bien souvent je l’ai vu s’éloigner l’œil malicieux vers son atelier caverne d’Ali Baba et en revenir avec le résultat de sa dernière trouvaille qui répondait de manière ingénieuse à un problème du quotidien. Un assemblage inattendu d’objets simples ou hétéroclites que nul article existant dans un magasin n’aurait surpassé en termes de fonctionnalité.
NE RIEN JETER PARCE QUE CELA PEUT SERVIR UN JOUR.
Je suis tenté de vous laisser sur cette devise. Le temps que vous puissiez la graver en lettres d’or sur un mur de votre tanière. Car vous avez bien une tanière n’est-ce pas ? Un lieu bien à vous que vous avez aménagé à l’image de votre univers personnel. Un sanctuaire inviolable où nul n’oserait même toucher à la poussière qui s’y est accumulée au fil du temps sur vos innombrables curiosités, gadgets, livres, tableaux, bibelots, carnets de notes, cadres, gimmicks…etc… En ce qui me concerne en regardant autour de moi je vois un crâne de Minotaure (je vous raconterai cette histoire un jour), une hachette viking, un mini totem, une statuette de Méphistophélès, une corde de pendu, une lampe tempête, une dagyde criblée d’anciennes épingles à têtes noires, une canne à tête de dragon, un téléphone en bakélite noir des années 50 …etc… Toutes ces choses qui m’entourent au quotidien nourrissent mon imaginaire. Je sais qu’elles influencent inconsciemment mes inspirations et le sachant je peux décider d’en remplacer certaines par d’autres ou d’en rapprocher qui étaient éloignées. Et ce faisant je modifie ma perception de ces objets. Il y a quelques jours par exemple j’ai posé mon petit crâne en cristal du Brésil à côté du jeu de cartes lettres que j’ai acheté récemment. Puis j’ai ajouté cette vieille médaille en argent sur laquelle est gravé l’alphabet grec sous forme de spirale. Pourquoi ? Je n’en sais rien encore. J’ai juste su que je devais le faire. Et je sais par expérience que cela va finir par aboutir à une nouvelle histoire, une nouvelle démonstration de magie fantastique. Quand ? Dans une semaine peut-être. Ou dans dix ans. Peut-être même jamais. Mais à mon insu cette histoire existe déjà. C’est un peu comme si j’avais seulement à la découvrir moi-même quelque part dans mon inconscient. Cette manière de créer s’apparente à ce que j’appelle l’auto-manipulation et qui consiste à utiliser ce que l’on sait du cerveau pour obtenir de soi quelque chose. C’est un de mes sujets d’étude depuis quelques temps déjà.
Saviez-vous que les personnes dont le bureau est bien rangé sont généralement les moins créatives ?
Une excuse idéale pour les bordéliques, n’est-il pas ? Oui MAIS on peut organiser son bordel comme je l’ai laissé entendre plus haut et ainsi se donner des opportunités d’être créatifs sans efforts. Le meilleur moyen que j’ai trouvé pour ne pas être créatif c’est de m’asseoir à mon bureau et de me dire : « Allez maintenant… tu vas créer quelque chose de nouveau et d’original ! ». J’ai essayé et cela n’a produit que du stress et du dialogue interne dévalorisant de type : « Tu es nul ! ». La première chose à accepter est qu’être créatif est une disposition d’esprit qui s’apprend par imprégnation inconsciente ou/et par un travail sur soi afin de déboulonner les croyances limitantes et accéder à son imaginaire qui fonctionne par association d’idées. Les « méthodes de créativité » n’auront un effet que si ces préalables sont remplis. Un élément supplémentaire me parait très important et je suis heureux que les neurosciences valident depuis peu cette composante essentielle de l’apprentissage et de la créativité : le plaisir. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas de souffrance associée à la création. De nombreux artistes témoigneront du contraire mais il y a dans cette souffrance même une part de plaisir. Le marquis de Sade n’a-t-il pas largement contribué à nous faire savoir que le plaisir et la souffrance n’étaient pas incompatibles ? Après tout les mêmes terminaisons nerveuses sont stimulées pour le plaisir et la souffrance. Le plaisir ne serait-il donc qu’une souffrance de moindre intensité ?…
Quand je dis « ne jetez rien parce que cela peut servir un jour » je ne dis pas « achetez tout et n’importe quoi parce que cela pourrait être utile ». Je dis plutôt « gardez cet exemplaire du Philodeck plutôt que de le revendre trois jours après l’avoir acheté ». Parce que si vous vous séparez des choses pour lesquelles vous avez ressenti de l’attrait vous n’en extrairez jamais la substance. Vous n’atteindrez jamais son essence profonde. Trop vite jugé, trop vite revendu pour acheter puis revendre afin d’alimenter un cycle addictif et stérile d’accumulation d’informations qui ne produiront rien. Si, une chose en fait : de la frustration sans celle renouvelée. Ne croyez surtout pas que je vous fasse la morale. Celui que juge ici c’est celui que j’aurais pu être et dont je ne veux pas. Peut-être cependant aurez-vous envie d’essayer en commençant par ne pas jeter cet article. Qui sait ? Peut-être pourra-t-il vous servir un jour. En fait une partie de vous le sait déjà…
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A retrouver dans le n° 212 du magazine : SITE MAGICUS