Confiance & Pouvoir – Eugene Burger

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CONFIANCE & POUVOIR
Eugene Burger
(traduction Fred Darevil)

Introduction: ce chapitre final de Intimate Power peut se lire indépendamment du reste du livre mais bien entendu je vous invite à vous le procurer et à le lire puis le relire et le garder à proximité parce que vous pourriez ressentir le besoin de vous y replonger régulièrement. Ce titre moins connu que d’autres de Eugene Burger comme Magic & Meaning co-écrit avec Robert Neale est une perle rare dans la littérature magique. Il a beaucoup influencé ma vision de la magie et ma perception du magicien que j’ai voulu devenir. Si vous prenez le temps de vous imprégner de son contenu il pourrait bien en être de même pour vous. Mais comme le dit l’auteur : « Vérifiez par vous-même que tout ce que je vous dit convient bien à votre personnalité ». Recommandation modeste de sa part. Et si vous avez comme l’impression en lisant ce chapitre que j’ai choisi pour vous de recevoir comme un bienveillant coup de pied aux fesses… c’est bon signe !…

Attention… c’est parti !…

INTIMATE POWER
CHAPITRE CINQ : CONFIANCE ET POUVOIR

Dans ce chapitre final, je veux porter mon attention brièvement sur deux maximes magiques souvent répétées. Chacune en lien avec le sujet général de ce livre : la présentation magique du close-up.
La première est : « Ce n’est pas ce que vous faites qui importe mais comment vous le faites. »

Puis-je vous poser une question ? Croyez-vous à cela ? Croyez-vous vraiment que ce ne sont pas tant les effets spécifiques que vous présentez que la manière dont vous les présentez qui crée l’intérêt du public et l’impact obtenu sur lui ?

De manière quasiment universelle les magiciens semblent accepter cette maxime comme une vérité… en théorie. Autrement dit si on leur demande si ils y croient ou non la plupart va répondre avec entrain que oui. Le problème, bien sûr, est que les « convictions » sont trop souvent à peine plus que des « événements de l’esprit », des choses qui ne se produisent que « dans la tête ». Ce que le défunt philosophe Alan Watts qualifie de « bavardage dans le crâne ».

 La magie[i], d’un autre côté, à son meilleur niveau ne se produit pas seulement dans la tête mais dans la réalité elle-même. Cela se résume donc ainsi : tout simplement les gens ne pratiquent pas toujours ce qu’ils croient et prêchent. Et les magiciens ne font surement pas exception à cela. Les magiciens disent et croient une chose et en pratique en font souvent une autre. Assistez aux innombrables épouvantables représentations réalisées par des magiciens qui eux-mêmes insistent sur le fait que « « Ce n’est pas ce que vous faites qui importe mais comment vous le faites » et vous verrez le tableau.

Et donc je vous demande à nouveau :  » Croyez-vous vraiment que l’expertise technique doit être accompagnée et encadrée par une solide présentation si le résultat doit être divertissant ? »

Si vous répondez affirmativement alors j’aimerais vous poser ces deux questions supplémentaires :

  1. Consacrez vous autant de temps à travailler sur vos présentations que vous en passez à apprendre vos différents gestes et techniques ?
  2. Réservez-vous du temps chaque semaine pour répéter vos présentations du début à la fin, parlant à voix haute à vos spectateurs imaginaires ?

Si vous pouvez honnêtement répondre oui à ces deux questions également alors vous êtes en chemin pour devenir un magicien divertissant[ii] à succès.

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La deuxième maxime magique est la citation la plus célèbre de Robert Houdin :

« Un magicien n’est pas un jongleur ; il est un acteur jouant le rôle d’un magicien. »

Encore une fois, ce qui est triste est que nous pouvons lire une telle déclaration si souvent que nous perdons de vue sa force réelle et son impact. Plus triste encore est le fait que nous pensons que cela ne s’applique qu’aux magiciens de scène (ou pire, seulement aux magiciens de scène portant des chapeaux étranges et des chaussures amusantes) et que cela ne s’applique pas du tout aux magiciens de close-up. A ce stade, il n’est pas surprenant que je vous dise que je pense le contraire. Présenter de la magie de close-up divertissante au grand public n’est pas du tout la même chose que de faire un saut de coupe invisible ou un faux mélange bluffant même si, bien sûr, ces choses peuvent en faire partie.

Vous percevez-vous vraiment comme un acteur ou simplement comme un « faiseur de tours de cartes » ? Il y a une sacré différence n’est-ce pas ? L’acteur est celui qui prépare son rôle, cherche à comprendre son personnage en profondeur et il est disposé à prendre le temps nécessaire pour maitriser son script et ses gestes. L’acteur est intéressé – souvent jusqu’à ennuyer sa famille et ses amis – par les détails, les nuances de son costume et de sa voix, les accessoires et la mise en scène, le timing et les interactions. Le tout produisant l’impact théâtral ou dramatique de la présentation.

Réfléchissez à cela : combien de fois avez-vous vu des magiciens de close-up qui avaient l’air nerveux ?

  •   Peu sûrs d’eux ?
  •   Peu sûrs de ce qu’ils devaient  faire ?
  •  Peu sûrs de ce qu’ils devaient dire ?

Plutôt horrible n’est-ce pas ? Et c’est plus que simplement horrible. Le magicien – en tant que personnage… un rôle théâtral – est l’homme (ou la femme) de pouvoir. Avoir l’air nerveux ruine l’effet, détruit le personnage et rend le rôle tout simplement un peu ridicule. Je le répète : Le magicien est un personnage qui se démarque par sa confiance et son pouvoir. C’est aussi simple que cela.

Quand nous nous référons aux magiciens que nous avons vus nous en trouvons effectivement certains qui dégagent de la confiance et du pouvoir. D’où cela leur vient-il ? Comment cela se produit-il ? Et cela est perceptible par le public : vous pouvez regarder un magicien et constater qu’il a cette confiance. C’est « là » et le public en fait l’expérience et se relie à cela.

D’un autre côté, trop souvent nous voyons des magiciens de close-up qui sont rattrapés par leurs propres inquiétudes :

  • Inquiétude à propos de la réussite de leurs trucs.
  • Inquiétude à propos de ce qu’ils vont dire.
  • Bredouillage et inquiétude vont ensemble n’est-ce pas ?

Je ne parle pas là d’un léger trac[iii] – cette sensation d’excitation et d’énergie que beaucoup d’artistes ressentent juste avant une prestation parce qu’ils veulent faire le meilleur job possible. L’artiste qui fait l’expérience d’un léger trac est totalement différent de celui qui sait, au plus profond de lui, qu’il n’est vraiment pas préparé. Savoir que vous n’êtes pas préparé n’est pas le trac : c’est la matière de laquelle sont faits les cauchemars.

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Après que tous les mots aient été écrits et toutes les théories expliquées il n’y a qu’une manière de découvrir la confiance et la puissance. C’est la voie de la pratique et de la répétition : la voie du travail. J’incline à penser que la confiance ne peut être poursuivie et atteinte directement. C’est le produit-dérivé indirect qui apparait quand nous savons intimement que nous sommes vraiment préparés à présenter cet effet devant un vrai public. La confiance et la puissance apparaissent quand nous savons que nous avons commencé à approcher notre objectif artistique de précision.

La précision apporte la confiance. Retournons à nouveau à l’exemple de Glorpy[iv]. Une fois que je sais où la tige se trouvera, je n’ai plus à me préoccuper de cela. Une fois que j’ai atteint la précision concernant l’utilisation de cet accessoire, je n’aurai plus à me préoccuper de savoir si je vais réussir à  trouver le gimmick sans être maladroit dans mes gestes. Je sais que j’en suis capable. Je suis confiant sur ce point.

Nous avons tous assisté à cela : des magiciens devant un public nerveusement engagés dans le jeu de « trouver le gimmick » Le public le voit aussi. On ne doit jamais sous-estimer le pouvoir perceptuel des gens même après deux ou trois verres !…

Allez-vous prendre une résolution : plus… jamais… jouer à « trouver le gimmick » ?

C’est ce qu’il faut.

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Avec la précision vient la liberté : la liberté de l’esprit clair, l’esprit qui n’est pas rempli d’inquiétudes à propos de ceci ou cela pendant une représentation, l’esprit qui est libre d’interagir avec ces spectateurs en particulier et de s’en réjouir profondément. Puisque cette interaction, comme je le dit toujours, EST le spectacle.

De mon point de vue donc c’est une grosse erreur de penser que la précision se réfère et s’applique uniquement aux mouvements des doigts. Oui, cela se réfère sûrement aux mouvements des doigts – et où placer votre index et votre pouce – mais cela se réfère aussi à la précision des mots qui accompagnent vos actions.

Il n’y a pas de raccourcis. Il n’y a que la voie de la pratique et de plus de pratique, de la répétition et de plus de répétition. Et si cela vous semble lugubre et morne, peut-être que vous représenter devant des gens n’est pas votre tasse de thé. Il est facile de faire de la magie médiocrement ; cela exige beaucoup de travail et de réflexion de le faire bien.

La pratique et la répétition d’un art, cependant, EST l’art. C’est la beauté et le plaisir de la chose pour ceux qui l’aiment. Produire un effort artistique efficace est toujours le résultat d’un dur travail. Comment pourrait-il en être autrement ?

Finalement, au travers de ce travail, nous en arrivons à la précision – la source de la confiance et du pouvoir qui sont les signes d’un vrai magicien.

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Note finale : un grand merci à Eugene Burger pour avoir accepté de me laisser traduire et faire connaitre ce texte. A ma connaissance c’est la première fois qu’il est traduit en français. Le travail de ce grand penseur de la magie gagnerait à être intégralement traduit afin de le rendre plus accessible aux magiciens francophones. En attendant vous trouverez les plus grands textes de Eugene Burger dans Mastering the art of magic, livre publié par richard Kaufman. Vous serez d’accord pour dire que c’est une occasion idéale pour ceux qui voulaient se remettre à l’anglais.

Alors ? Pas trop secoués ? Et encore… ce n’est pas comme si vous aviez eu la chance d’avoir le bonhomme en face de vous avec sa grosse voix de fond de caverne et son regard malicieux et ardent posé sur vous. Je sais qu’une partie de vous est bien consciente de la justesse du constat fait par Eugene Burger dans ce texte. Je sais aussi pour l’avoir rencontré que son propos n’est pas de brimer les magiciens qu’il pointe du doigt mais de les éveiller au magicien qu’ils pourraient être. Sans jugement mais aussi sans concession. Je ne cesse de réfléchir à cela moi-même depuis des années. Au point de ne plus me représenter devant un public faute d’avoir pu donner du sens à mon rôle de magicien dans les contextes où l’on me proposait de me produire. Cela me manque mais je suis encore en recherche des conditions dans lesquelles le magicien que j’ai toujours voulu être pourra pleinement s’exprimer.

Et vous, où en êtes vous ?

Traduction/Adaptation française et annotation : Fred Darevil
Mars 2017
Intimate Power – Eugene Burger
Tous droits réservés – 1983

[i] L’auteur utilise le mot conjuring plutôt que magic. Il n’y a pas vraiment d’équivalent en français. Le mot magie est celui qui correspond le plus à l’usage français. En anglais magic désigne plus souvent la magie ésotérique par opposition à celle de spectacle.

[ii] traduction littérale de magical entertainer : amuseur magique. Ok… je choisis magicien divertissant ! Et en passant si vous ne lisez pas les notes de bas de pages c’est mal barré pour profiter pleinement des conseils de tonton Eugene.

[iii] En anglais « stage fright », « peur de la scène » que je trouve assez évocateur mais peu voir pas utilisé en français.

[iv] Effet bien connu de foulard fantôme abordé précédemment par l’auteur dans le livre.